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Biais & erreurs classiques

Aversion aux pertes, excès de confiance, moutonnement : les études fondatrices (Kahneman-Tversky, Barber & Odean) et leurs chiffres — critiques méthodologiques incluses.

Fiche récap Pourquoi est-ce que je prends de mauvaises décisions ? À imprimer ou télécharger

🎙️ Épisodes au programme du module

  • #173 Aldric Emié — Les 5 questions incontournables
  • #62 Géraldine Métifeux — Investir en période de fin du monde

L'essentiel

  1. Daniel Kahneman et Amos Tversky ont formulé en 1979 la théorie des perspectives (« prospect theory »). Elle décrit comment les individus évaluent les gains et les pertes de façon asymétrique par rapport à un point de référence. À l'inverse, le modèle de l'agent parfaitement rationnel issu de la théorie de l'utilité espérée ne comporte pas cette asymétrie.
  2. Le coefficient d'aversion aux pertes est généralement estimé entre 1,5 et 2,5 dans la littérature empirique. Autrement dit, une perte est ressentie environ 1,5 à 2,5 fois plus intensément qu'un gain de même montant.
  3. Kahneman a reçu le prix Nobel Memorial d'économie 2002 pour ces travaux. Tversky est décédé en 1996 et cette distinction n'est pas décernée à titre posthume : il n'a donc pas pu y être associé.
  4. L'excès de confiance est documenté par Barber & Odean (2000) comme un facteur explicatif du sur-trading chez les investisseurs particuliers.
  5. Leur étude porte sur 66 465 foyers détenant un compte chez un courtier escompte américain entre 1991 et 1996. Les foyers qui ont le plus tradé ont obtenu un rendement annuel de 11,4 %, contre 17,9 % pour le marché sur la même période. De plus, le foyer moyen de l'échantillon affichait un taux de rotation de portefeuille de 75 % par an.
  6. Sur ce même échantillon, une sous-performance annualisée de 1,1 point de pourcentage a été attribuée aux seuls coûts de transaction, c'est-à-dire aux frais payés à chaque achat et à chaque vente, indépendamment du résultat de l'opération.
  7. L'« effet de disposition » désigne la tendance à conserver trop longtemps les positions perdantes et à revendre trop tôt les positions gagnantes. En clair, on garde ce qui baisse et on vend ce qui monte. Il est identifié comme un facteur aggravant du sur-trading, en complément de l'excès de confiance.
  8. Barber & Odean (2001) reprennent la question sur un échantillon distinct d'environ 35 000 foyers, de février 1991 à janvier 1997. Les hommes y tradent 45 % de plus que les femmes et obtiennent un rendement net ajusté du risque inférieur de 1,4 point de pourcentage par an. D'ailleurs, chez les célibataires, l'écart se creuse encore : la fréquence de trading atteint 67 % d'écart et le rendement 2,3 points.
  9. Le biais de confirmation désigne la tendance à rechercher, interpréter et retenir prioritairement les informations qui confirment une conviction déjà formée. En revanche, celles qui la contredisent sont minimisées. La finance comportementale documente ce mécanisme comme un facteur de décisions d'investissement déséquilibrées.
  10. Le comportement moutonnier et le FOMO (« fear of missing out », c'est-à-dire la peur de rater une occasion que les autres saisissent) sont illustrés par plusieurs épisodes spéculatifs documentés sur près de quatre siècles. La « tulipomanie » néerlandaise s'accélère à partir de 1634 puis s'effondre en février 1637, certains bulbes valant alors plus de dix fois le revenu annuel d'un artisan qualifié. Ensuite, la bulle internet porte les multiples cours/bénéfices du NASDAQ au-delà de 100 en janvier 2000, et ce pour des sociétés souvent sans bénéfices. Enfin, l'épisode des « meme stocks » de début 2021 (GameStop notamment) est porté par les réseaux sociaux et l'accès facilité au trading de détail.
  11. Le rendement affiché par un fonds et le rendement réellement perçu par l'investisseur moyen ne coïncident pas ; l'écart entre les deux porte le nom d'« investor return gap ». Plusieurs études indépendantes le mesurent chaque année, notamment DALBAR QAIB et Morningstar Mind the Gap. Ces deux méthodologies ont cependant fait l'objet de critiques méthodologiques publiées (cf. Chiffres clés et Sources).
  12. Dans l'édition QAIB 2025 de DALBAR, l'investisseur actions moyen a capté 16,54 % en 2024 contre 25,02 % pour le S&P 500, soit un écart de 848 points de base, c'est-à-dire 8,48 points de rendement. DALBAR lui-même présente ce chiffre comme le deuxième plus grand écart de la décennie.
  13. Une critique méthodologique publiée sur Kitces.com souligne que la méthode DALBAR mêle deux effets sans toujours les distinguer clairement : le comportement des investisseurs, autrement dit des achats et des ventes mal synchronisés, et l'effet pur de la séquence des rendements de marché.
  14. Morningstar (Mind the Gap US 2025) mesure un écart plus modéré sur longue période. Le dollar moyen investi en fonds et ETF américains a rapporté 7,0 %/an sur la décennie close au 31/12/2024, contre 8,2 %/an de rendement total agrégé des fonds. L'écart est donc de 1,2 point, soit environ 15 % du rendement total agrégé. Un article académique publié sur SSRN (Fulkerson, Jordan, Riley & Yan) conteste cependant directement ce chiffre de 15 % et sa méthode de calcul.
  15. Une analyse de gérant d'actifs illustre le coût du market timing, c'est-à-dire de la tentative de choisir le bon moment pour entrer et sortir du marché ; elle émane de J.P. Morgan Asset Management et non d'une étude académique indépendante. Un placement de 10 000 $ sur le S&P 500 en janvier 2002, laissé investi jusqu'en janvier 2022, soit 20 ans, aurait atteint plus de 60 000 $, ce qui correspond à un rendement annualisé d'environ 9,52 %. En manquant les 10 meilleurs jours de Bourse sur cette période, le montant final tombe en revanche sous 30 000 $, soit environ 5,33 %/an. Sept des dix meilleurs jours se sont en effet produits dans les 15 jours suivant l'un des dix pires jours, ce qui illustre la difficulté pratique à « choisir son moment ».
L’engrenage de l’excès de confiance
EXCÈS DE CONFIANCEsur ses décisionsTRADING FRÉQUENTplus d'arbitragesCOÛTS + DISPOSITIONgarder les perdantsvendre les gagnants tôtl'écart observé avec le marchéfoyers les plus actifsle marché

L'excès de confiance, documenté par Barber et Odean chez les investisseurs particuliers, est associé à une fréquence de transactions plus élevée ; les coûts cumulés et l'effet de disposition qui l'accompagne souvent expliquent une partie de l'écart de rendement observé avec le marché.

Chiffres clés 2026

DonnéeValeurDateSource
Coefficient d'aversion aux pertes (littérature empirique)~1,5 à 2,5synthèse, consultée 17/07/2026BehavioralEconomics.com
Sous-performance foyers les plus actifs vs marché (courtier US)11,4 % vs 17,9 %/anéchantillon 1991-1996Barber & Odean (2000), Journal of Finance
Taux de rotation moyen du portefeuille (foyer moyen)75 %/an1991-1996Barber & Odean (2000)
Écart de rendement hommes vs femmes (trading)-1,4 pt/an (hommes)1991-1997Barber & Odean (2001), QJE
Écart de fréquence de trading hommes/femmes+45 % (+67 % célibataires)1991-1997Barber & Odean (2001)
Écart investisseur moyen vs S&P 500 (QAIB)16,54 % vs 25,02 % (-848 pb)année 2024, publié 31/03/2025DALBAR QAIB 2025
Écart rendement investisseur vs rendement fonds (Mind the Gap)7,0 % vs 8,2 %/an (-1,2 pt ≈ -15 %)décennie close 31/12/2024Morningstar Mind the Gap US 2025
Rendement 20 ans S&P 500 pleinement investi~9,52 %/an2002-2022J.P. Morgan AM [analyse professionnelle, à vérifier en source primaire]
Rendement 20 ans en manquant les 10 meilleurs jours~5,33 %/an2002-2022J.P. Morgan AM [idem]

Idées reçues

  1. « Je suis quelqu'un de rationnel, les biais cognitifs c'est pour les autres. » — Les biais documentés par Kahneman et Tversky sont décrits comme des mécanismes cognitifs systématiques. Ils sont donc présents indépendamment du niveau d'intelligence ou d'expérience.
  2. « Plus je surveille et j'ajuste mon portefeuille souvent, mieux je performe. » — Les données de Barber & Odean associent en revanche statistiquement fréquence de trading élevée et sous-performance nette. Cette sous-performance passe principalement par les coûts de transaction et par l'effet de disposition.
  3. « Si un placement a beaucoup progressé récemment, c'est le signal qu'il faut y aller. » — Les épisodes de bulles documentés, des tulipes aux meme stocks en passant par internet, montrent un schéma récurrent : un emballement collectif suivi de corrections marquées. Ce schéma se répète d'ailleurs sur des classes d'actifs très différentes et à des époques très éloignées.
  4. « Si mon rendement personnel est inférieur à celui du fonds que je détiens, c'est que le fonds est mauvais. » — Les études de gap (DALBAR, Mind the Gap) attribuent une part significative de cet écart au moment des achats et des ventes de l'investisseur, et non nécessairement à la qualité intrinsèque du fonds. Cependant, la part exacte imputable au comportement fait débat méthodologique (cf. critiques Kitces et SSRN).
  5. « Sortir du marché pendant une baisse pour revenir plus tard au bon moment est une stratégie fiable. » — L'analyse sur la période 2002-2022 montre qu'une part disproportionnée des meilleurs jours de marché se concentre à proximité immédiate des pires jours. Sortir après une baisse expose donc à manquer le rebond, ce qui rend ce « bon moment » statistiquement difficile à identifier a priori.

Questions fréquentes de débutants

« Le rendement affiché par un fonds est-il ce que je vais réellement obtenir ? »

Pas nécessairement. Les études de gap distinguent en effet le rendement total du fonds, dit « time-weighted », du rendement effectivement perçu par l'investisseur, dit « dollar-weighted ». Le second dépend aussi des dates d'entrée et de sortie des sommes investies, autrement dit du calendrier des versements.

« Les hommes investissent-ils vraiment moins bien que les femmes ? »

Les données de Barber & Odean (2001) associent statistiquement une fréquence de trading plus élevée chez les hommes à un rendement net inférieur. Le lien documenté porte cependant sur l'excès de confiance et la fréquence de transaction, et non sur le genre en tant que tel.

« Comment reconnaître un biais de confirmation chez moi-même ? »

La littérature comportementale décrit ce biais comme la tendance à privilégier les sources et arguments qui confortent une décision déjà prise. Il est de plus documenté comme difficile à percevoir de l'intérieur. C'est précisément ce qui explique l'intérêt des méthodes structurées abordées en M B.2, comme le journal ou les points de vérification.

« Une étude qui dit que "l'investisseur moyen perd X % par rapport au marché", c'est fiable à 100 % ? »

Les deux méthodologies les plus citées, DALBAR et Morningstar, ont chacune fait l'objet de critiques publiées sur la manière dont l'écart est calculé et interprété. Un chiffre de gap se lit donc avec sa méthodologie, et non isolément.

« Est-ce qu'un placement qui a connu une bulle dans le passé est à éviter par principe ? »

Les épisodes documentés (tulipes, internet, meme stocks) concernent des classes d'actifs très différentes. Le schéma récurrent identifié est donc un mécanisme comportemental collectif, un emballement suivi d'une correction, et non une propriété intrinsèque d'un actif particulier.

Pièges & points de vigilance

  1. Confondre le rendement affiché d'un placement et le rendement réellement perçu, alors que ce dernier dépend du calendrier des versements et des retraits.
  2. Interpréter une série récente de hausses comme la confirmation qu'une tendance va se poursuivre, c'est-à-dire combiner biais de confirmation et FOMO.
  3. Chercher à « rattraper » une perte en augmentant la prise de risque. Cette réaction est cohérente avec l'aversion aux pertes documentée, mais ses effets ne sont pas garantis.
  4. Multiplier les arbitrages en réaction à l'actualité ou aux réseaux sociaux, alors que les données disponibles associent statistiquement fréquence de trading élevée et sous-performance nette.
  5. Citer un chiffre de « gap investisseur » (DALBAR, Mind the Gap) sans mentionner sa méthodologie ni les critiques publiées à son sujet, car le chiffre seul ne dit pas ce qu'il mesure.
  6. Sous-estimer la difficulté empirique à identifier à l'avance les meilleurs et les pires jours de marché, puisque les uns et les autres se sont révélés statistiquement proches dans le temps sur la période étudiée (2002-2022).

Se tester

La mémoire se construit en se testant, pas en relisant. Cherchez la réponse de tête avant d’ouvrir : c’est l’effort de rappel qui ancre, pas la lecture de la réponse.

1 Un investisseur détient à la fois une position en forte perte et une position en fort gain. L’effet de disposition prédit-il qu’il va traiter les deux de la même façon ?

Non, il prédit l’inverse : revendre trop tôt la position gagnante pour sécuriser un gain, et conserver trop longtemps la position perdante en espérant qu’elle revienne à l’équilibre. Le même réflexe d’aversion à la perte produit deux comportements opposés selon le signe du résultat.

2 Le rendement affiché par un fonds sur son historique et le rendement réellement perçu par l’investisseur qui le détient : s’agit-il forcément du même chiffre ?

Non. Le premier mesure la performance du fonds indépendamment des dates d’entrée et de sortie des sommes investies ; le second dépend aussi du moment où l’investisseur a effectivement placé puis retiré son argent. Un investisseur qui entre après une hausse et sort après une baisse perçoit moins que ce que le fonds a lui-même produit sur la période.

3 Vrai ou faux : il suffit de bien s’informer pour décider correctement ?

Faux. L’information ne corrige pas les réflexes, et peut les renforcer : on retient ce qui conforte ce qu’on pensait déjà. Ce qui protège, c’est une règle fixée à froid.

4 Un investisseur sort du marché pendant une baisse, dans l’idée d’y revenir plus tard au bon moment. Les meilleurs et les pires jours de Bourse se répartissent-ils dans le temps de façon à rendre ce pari facile ?

Non : les données étudiées sur longue période montrent que les meilleurs jours de marché se produisent le plus souvent tout près des pires jours, parfois quelques jours seulement après eux. Manquer une poignée des meilleurs jours en restant hors du marché suffit à réduire fortement le rendement obtenu — ce qui rend ce pari statistiquement périlleux.

5 La tulipomanie néerlandaise, la bulle internet, et les « meme stocks » sont trois épisodes très éloignés dans le temps. Qu’ont-ils en commun, au-delà de la nature de l’actif concerné ?

Le même schéma comportemental : une hausse rapide et très visible attire des acheteurs qui n’entrent pas sur la base d’une analyse, mais parce que d’autres achètent déjà — le comportement moutonnier et la peur de rater la hausse —, suivie d’une correction marquée une fois l’engouement retombé. L’actif change à chaque fois ; le mécanisme collectif qui gonfle puis dégonfle le prix reste identique.

Sources

  • Kahneman D. & Tversky A., « Prospect Theory: An Analysis of Decision under Risk », Econometrica, mars 1979 — https://www.econometricsociety.org/publications/econometrica/1979/03/01/prospect-theory-analysis-decision-under-risk
  • « Loss aversion », BehavioralEconomics.com Mini-Encyclopedia, consulté 17/07/2026 — https://www.behavioraleconomics.com/resources/mini-encyclopedia-of-be/loss-aversion/
  • Barber B. & Odean T., « Trading Is Hazardous to Your Wealth: The Common Stock Investment Performance of Individual Investors », Journal of Finance, 55(2), avril 2000 — http://faculty.haas.berkeley.edu/odean/papers/returns/individual_investor_performance_final.pdf
  • Barber B. & Odean T., « Boys Will Be Boys: Gender, Overconfidence, and Common Stock Investment », Quarterly Journal of Economics, 116(1), février 2001 — https://faculty.haas.berkeley.edu/odean/papers/gender/boyswillbeboys.pdf
  • « Finance : doit-on se méfier de nos biais comportementaux ? », Pictet Terre d'épargne, 2025 — https://am.pictet.com/terredepargne/choisir-ses-placements/2025/finance-doit-on-se-mefier-de-nos-biais-comportementaux
  • « Tulip mania », Wikipedia, consulté 17/07/2026 — https://en.wikipedia.org/wiki/Tulip_mania
  • « From tulips and scrips to bitcoin and meme stocks... », The Conversation, consulté 17/07/2026 — https://theconversation.com/from-tulips-and-scrips-to-bitcoin-and-meme-stocks-how-the-act-of-speculating-became-a-financial-mania-158406
  • DALBAR, « Investors Missed the Best of 2024's Market Gains », QAIB 2025, publié 31/03/2025 — https://www.dalbar.com/press-release/investors-missed-the-best-of-2024s-market-gains-latest-dalbar-investor-behavior-report-finds/
  • « Does The DALBAR Study Overstate The Behavior Gap? », Kitces.com, consulté 17/07/2026 — https://www.kitces.com/blog/does-the-dalbar-study-grossly-overstate-the-behavior-gap-guest-post/
  • Morningstar, « Mind the Gap US 2025 » — https://www.morningstar.com/business/insights/research/mind-the-gap
  • Fulkerson J., Jordan B., Riley T., Yan Q., « Bad Timing Does Not Cost Investors 15% of Their Funds' Returns: An Examination of Morningstar's "Mind the Gap" Study », SSRN — https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=4904652
  • J.P. Morgan Asset Management, « Back to School: 3 Principles for Your Portfolio » [analyse professionnelle relayée par sources secondaires, primaire à vérifier], consulté 17/07/2026 — https://www.jpmorgan.com/insights/markets/top-market-takeaways/tmt-back-to-school-3-principles-for-your-portfolio

Une perte pèse plus qu’un gain équivalent
point de référenceperte ressentiegain ressentipertesgainsÀ distance égale du point de référence, la perte pèse plus que le gain.

La théorie des perspectives de Kahneman et Tversky décrit une évaluation asymétrique autour d'un point de référence : à distance égale de ce point, une perte se ressent plus intensément qu'un gain de même ampleur.