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La valeur d’une société : qui la tranche, qui la contrôle
« Il n'existe pas de cadre légal qui fixerait les modalités de détermination de la valeur vénale des titres de sociétés » — c'est la Direction générale des finances publiques qui l'écrit dans son propre guide. Le droit désigne qui tranche, qui contrôle et ce qu'on taxe, sans jamais dire comment calculer.
⚖ Ce module n’explique pas comment valoriser, et la raison en est le sujet même : aucun texte ne le dit. Il décrit ce que le droit organise à la place.
🎙️ Épisodes au programme du module
- GDIY, extrait Joseph Lasserre — Combien vaut vraiment une entreprise dans le BTP ?
- GDIY, extrait Karine Schrenzel — Le rachat et la valorisation d’une entreprise e-commerce
L'essentiel
- C'est l'administration fiscale elle-même qui pose le fait central de ce module. Son guide L'évaluation des entreprises et des titres de sociétés (Direction générale des finances publiques, édition juin 2026) écrit : « Il n'existe pas de cadre légal qui fixerait les modalités de détermination de la valeur vénale des titres de sociétés. » Et plus haut : « Sauf dispositions spécifiques, il n'existe pas de valeur fiscale de l'entreprise, de la société ou de ses titres. »
- Le même guide ajoute qu'il « n'a pas pour objet de fournir des formules de calcul mécaniquement applicables », et que le cadre « résulte, dès lors, des grands principes jurisprudentiels, toujours susceptibles d'évoluer ».
- Ce guide n'est pas opposable à l'administration, et ce point est établi deux fois. D'une part, seuls les commentaires publiés au Bulletin officiel des finances publiques le sont, en application de l'article L. 80 A du livre des procédures fiscales — or ce guide n'y est pas publié. D'autre part, le BOFiP le dit expressément : « ce guide n'a pas pour objet d'imposer de méthodes d'évaluation, ni d'édicter de méthodes exclusives à l'égard d'autres » (BOI-PAT-IFI-20-30-10, publié le 05/06/2024, § 40).
- L'absence de méthode légale n'est pas un vide : elle est organisée. Le droit désigne qui tranche, qui contrôle et ce qu'on taxe — sans jamais dire comment calculer.
- Qui tranche. En cas de contestation sur la valeur de droits sociaux dont la cession est prévue, celle-ci est déterminée par un expert désigné par les parties ou par le juge. L'expert « est tenu d'appliquer, lorsqu'elles existent, les règles et modalités de détermination de la valeur prévues par les statuts ou par toute convention » (code civil, art. 1843-4). Le texte n'indique aucune méthode et n'emploie ni « valeur vénale », ni « multiple », ni « rentabilité ».
- Le renvoi vers cet expert est le régime supplétif de la SAS : à défaut de modalités prévues par les statuts, le prix de cession est fixé par accord entre les parties ou, à défaut, conformément à l'article 1843-4 du code civil (code de commerce, art. L. 227-18).
- Qui contrôle, à l'entrée. L'apport en nature suppose l'intervention d'un commissaire aux apports, avec dispense possible à l'unanimité sous des seuils fixés par décret et à condition que le total des apports non évalués n'excède pas la moitié du capital (art. L. 227-1). C'est un contrôle, pas un calcul.
- Qui contrôle, après. L'administration peut demander des éclaircissements et rectifier lorsque le prix « paraît inférieur à la valeur vénale réelle » — mais la charge de la preuve lui incombe (livre des procédures fiscales, art. L. 17).
- Ce qu'on taxe. Les droits d'enregistrement sont assis sur « le prix exprimé et le capital des charges », ou sur une estimation des parties si la valeur réelle est supérieure (CGI, art. 726, II). Le droit s'en remet donc à ce que les parties déclarent, sous réserve du contrôle.
- Le contre-exemple achève la démonstration. La seule règle de prix chiffrée rencontrée ne vaut que là où un cours de bourse existe — et le législateur vient de la desserrer : depuis le 14/09/2024, le prix d'émission est « librement fixé par le conseil d'administration ou le directoire » pour les sociétés cotées (art. L. 22-10-52, modifié par la loi n° 2024-537 du 13/06/2024). Là où il n'y a pas de marché, il n'y a jamais eu de formule.
- La statistique publique ne comble pas ce trou, et il faut le dire. Aucun organisme public français ne publie de multiple de valorisation sectoriel. Les seules publications de ce type viennent d'acteurs privés.
- Il n'existe pas davantage de série publique du nombre de cessions d'entreprises. L'INSEE publie les créations, la Banque de France les défaillances ; personne ne publie les cessions comme série officielle.
- Le BODACC publie les annonces de vente, mais le prix n'y est pas un champ structuré : il n'apparaît qu'en texte libre, sous des formulations variables et dans une minorité d'annonces. On ne peut donc pas en tirer une base de prix exhaustive.
Chiffres clés 2026
| Donnée | Valeur | Source | Millésime |
|---|---|---|---|
| Créations d'entreprises en France | 1 165 800 | INSEE, Insee Première n° 2092 | 2025 |
| — dont sociétés | 301 300 | INSEE | 2025 |
| Défaillances d'entreprises (cumul 12 mois) | 68 564 | Banque de France, base FIBEN | déc. 2025 |
| Entreprises à transmettre à l'horizon 2030 | 370 000 | Bpifrance Le Lab — enquête déclarative | 2025 |
| Entreprises d'au moins un salarié effectivement transmises | 26 000, pour un potentiel estimé à 74 000 | Bpifrance Le Lab — enquête déclarative | 2024 |
| Annonces de vente publiées au BODACC | 47 758 | DILA — comptage d'annonces, ≠ nombre d'entreprises cédées | 2025 |
⚠️ Deux précautions sur ce tableau. Les chiffres de Bpifrance Le Lab viennent d'une **enquête
déclarative**, pas d'un recensement. Et les défaillances publiées par la Banque de France sont
révisées chaque mois : toute reprise doit porter son millésime et sa date de publication,
sinon elle devient fausse sans prévenir.
Idées reçues
- « La loi encadre la valorisation » — la Direction générale des finances publiques écrit le contraire dans son propre guide : « il n'existe pas de cadre légal qui fixerait les modalités de détermination de la valeur vénale des titres de sociétés ».
- « Le guide de la DGFiP donne la méthode officielle » — il indique lui-même qu'il ne fournit pas de formules mécaniquement applicables, et le BOFiP précise qu'il n'a pas pour objet d'imposer de méthodes. Seul le BOFiP est opposable à l'administration.
- « Il existe des multiples officiels par secteur » — aucun organisme public français n'en publie. Ce qui circule vient d'acteurs privés.
- « Les "multiples" publiés par une banque publique donnent une valorisation » — non : un multiple de sortie de fonds mesure un retour sur investissement, l'écart entre l'entrée au capital et la cession des titres. Ce n'est pas un multiple de valorisation d'entreprise. Le mot est le même, la grandeur ne l'est pas.
- « On sait combien d'entreprises sont cédées chaque année » — il n'existe aucune série publique. Les deux ordres de grandeur disponibles ne mesurent pas la même chose : une enquête déclarative d'un côté, un comptage d'annonces légales de l'autre.
- « L'administration peut redresser un prix qu'elle juge trop bas » — elle le peut, mais l'article L. 17 du livre des procédures fiscales fait peser sur elle la charge de la preuve.
Questions fréquentes de débutants
Questions à visée descriptive : elles expliquent des mécanismes, elles ne servent pas à orienter une décision.
- « Qui décide de la valeur d'une société non cotée ? » — Les parties, d'abord. En cas de désaccord sur des droits sociaux dont la cession est prévue, un expert désigné par les parties ou par le juge, tenu d'appliquer les règles que les statuts ou une convention auraient prévues (code civil, art. 1843-4).
- « Pourquoi le droit ne fixe-t-il pas de méthode ? » — Le texte ne l'explique pas. Ce qu'on peut constater, c'est ce qu'il organise à la place : un expert pour trancher, un commissaire aux apports pour contrôler à l'entrée, une administration qui peut rectifier a posteriori en supportant la preuve, et une assiette fiscale assise sur ce que les parties déclarent.
- « Que veut dire "valeur vénale réelle" ? » — L'expression figure à l'article L. 17 du livre des procédures fiscales comme le point de comparaison qui autorise une rectification. Aucun des textes lus ne la définit.
- « Où trouver des statistiques fiables ? » — Les créations viennent de l'INSEE, les défaillances de la Banque de France, les intentions de transmission d'enquêtes de Bpifrance. Pour les cessions elles-mêmes, il n'existe pas de série publique.
Pièges & points de vigilance
- Ne pas confondre un multiple de retour sur investissement d'un fonds et un multiple de valorisation d'entreprise : le mot est identique, la grandeur ne l'est pas.
- Une enquête déclarative n'est pas un recensement, et une donnée révisée mensuellement doit porter sa date de publication.
- Un comptage d'annonces légales n'est pas un comptage d'entreprises cédées : le périmètre mélange des opérations de natures différentes.
- Le guide de la DGFiP est utile et récent, mais non opposable : il ne peut pas être présenté comme la règle.
Ce que ce module ne démontre pas lui-même.
— Aucune jurisprudence n'a été lue, alors que le guide de la DGFiP indique lui-même que le cadre résulte de principes jurisprudentiels. Rien ici ne doit être présenté comme jurisprudence.
— Les données de sources privées (associations professionnelles, cabinets) ont été volontairement écartées du tableau ci-dessus.
— Le décret qui portait la règle de prix des sociétés cotées (moyenne pondérée de trois séances, décote plafonnée) n'a été trouvé qu'en version périmée. Il n'est pas cité comme droit en vigueur.
Se tester
La mémoire se construit en se testant, pas en relisant. Cherchez la réponse de tête avant d’ouvrir : c’est l’effort de rappel qui ancre, pas la lecture de la réponse.
1 Existe-t-il un cadre légal français fixant comment déterminer la valeur des titres d’une société non cotée ?
Non, et c’est l’administration fiscale elle-même qui l’écrit. Son guide « L’évaluation des entreprises et des titres de sociétés » énonce : « Il n’existe pas de cadre légal qui fixerait les modalités de détermination de la valeur vénale des titres de sociétés. » Le même guide précise qu’il ne fournit pas de formules mécaniquement applicables — et il n’est pas opposable à l’administration, seuls les commentaires publiés au Bulletin officiel des finances publiques l’étant.
2 Si aucun texte ne dit comment calculer une valeur, que fait le droit à la place ?
Il organise. L’article 1843-4 du code civil désigne un expert pour trancher en cas de contestation, et l’oblige à appliquer les règles que les statuts ou une convention auraient prévues. L’article L. 227-1 du code de commerce impose un commissaire aux apports pour contrôler un apport en nature. L’article L. 17 du livre des procédures fiscales permet à l’administration de rectifier un prix qui « paraît inférieur à la valeur vénale réelle ». Et l’article 726 du code général des impôts assied les droits sur le prix exprimé ou sur l’estimation des parties. Qui tranche, qui contrôle, ce qu’on taxe — jamais comment calculer.
3 Vrai ou faux : quand l’administration estime qu’une société a été cédée trop bas, c’est au contribuable de prouver que son prix était justifié.
Faux. L’article L. 17 du livre des procédures fiscales permet à l’administration de rectifier lorsque le prix « paraît inférieur à la valeur vénale réelle », mais il fait peser sur elle la charge de la preuve. À noter que l’expression « valeur vénale réelle » sert de point de comparaison sans être définie par les textes lus.
Sources
- Direction générale des finances publiques, L'évaluation des entreprises et des titres de sociétés, édition juin 2026 — impots.gouv.fr, rubrique Documentation
- BOI-PAT-IFI-20-30-10, § 40, publié le 05/06/2024 — doctrine administrative — bofip.impots.gouv.fr
- Livre des procédures fiscales, art. L. 17 ; art. L. 80 A pour l'opposabilité du BOFiP — legifrance.gouv.fr
- Code civil, art. 1843-4 — legifrance.gouv.fr
- Code de commerce, art. L. 227-1, L. 227-18, L. 22-10-52 — legifrance.gouv.fr
- CGI, art. 726, II — legifrance.gouv.fr
- INSEE, Insee Première n° 2092, publié le 28/01/2026 (créations 2025)
- Banque de France, Stat Info — Défaillances d'entreprises, publié le 06/02/2026 (données déc. 2025, base FIBEN)
- Bpifrance Le Lab, Transmission en France, publié le 27/11/2025, mis à jour le 16/07/2026 (enquête mai-juin 2025, ~5 000 réponses)
- DILA, base BODACC en données ouvertes (Licence Ouverte / etalab-2.0)
Ancrages corpus vérifiés par sonde le 21/07/2026 (métadonnées seules, aucun verbatim) :
- GDIY, extrait — Joseph Lasserre, « Combien vaut vraiment une entreprise dans le BTP ? »
- GDIY, extrait — Karine Schrenzel, « Le rachat et la valorisation d'une entreprise e-commerce »
Ce module a d'abord été écrit sans aucun ancrage corpus, et c'était une erreur de ma part :
je n'avais pas sondé. Les deux extraits ci-dessus sortent en tête sur « vendre son entreprise »
et « reprendre une entreprise ». Ils ne fournissent évidemment aucune méthode — la doctrine
l'interdirait, et le module tout entier explique pourquoi aucun texte n'en donne — mais ils
montrent des praticiens qui parlent de valeur dans des secteurs concrets, ce qui est exactement
ce dont ce module manquait pour ne pas rester abstrait.